Vivre nous fait souvent ressembler à l’enfant qui part en mettant le feu à son village. Il n’y a pas d’étapes de la vie qui ne se franchissent sans l’abandon de tout un lot d’illusions. Tôt ou tard, le petit que j’étais, le monde que je portais en moi, s’évanouissent pour laisser place au froid réalisme du monde adulte.

Et pourtant, qui ne garde pas, enfouie au tréfonds de soi, l’intime conviction que cette enfance n’est jamais définitivement perdue ? Qui ne ressent pas, à certains moments de sa vie d’adulte, les tressaillements que le monde pourrait être autre qu’il n’est ?

L’énorme mérite de la peinture d’Albeiro Sarria est de nous adresser ces questions de façon franche et directe. Et il le fait d’une façon qui est à rebours des modes en art contemporain. En effet, plus que nous poser la question de façon critique ou réflexive, ce jeune peintre colombien nous esquisse une réponse ou plutôt une orientation. Mais quelle est-elle ? Vers quoi nous mène-t-elle ? Il me semble que trois thèmes récurrents soutiennent l’entièreté de son œuvre :

Premièrement, la présence d’un horizon étincelant d’or. Où que l’on regarde, où que l’on se tourne, l’on ne peut qu’être frappé par l’omniprésence et le rayonnement d’une atmosphère baignée d’or qui nous rappelle celui des icônes chrétiennes. C’est comme si Sarria faisait reposer son art sur une certitude forte et inamovible : la certitude de la beauté et de la bonté de toutes choses créées et, plus profondément, la certitude qu’un Esprit, quel que soit le nom qu’on lui donne (Dieu, le Bien ou l’Amour), porte notre monde et soutient l’odyssée des hommes et des animaux vers une destination heureuse. Même si cet esprit demeure mystérieux, l’on saisit son souffle et sa présence partout et en tout.

Deuxième trait : le grand angle qu’il nous offre. Sa peinture embrasse, non seulement la famille, le quartier ou la ville, mais la planète entière. Certes, de ci de là, nous découvrons une femme, une maison ou une ville. Mais ces figures ne sont que les symboles particuliers de l’humanité entière. Plus que cela, c’est le cosmos entier que Sarria embrasse : non seulement les mondes animal et végétal, mais celui des astres, des planètes et des cieux. C’est donc à une véritable symphonie cosmique que l’artiste nous convie. Tel Noé sur son bateau, Sarria invite à son bord la création dans son entièreté.

Troisième trait : l’universalité de la peinture de Sarria ne noie jamais les individus dans la foule et dans l’anonymat. Malgré le grand angle choisi, chaque personne nous est présentée dans son unicité. Chacune est porteur de son visage propre, chacune est porteur de sa propre histoire. Ainsi, c’est bien à la fois l’universel et le particulier que rappelle à notre conscience l’artiste. Car l’humanité nouvelle ne saurait survenir et s’édifier sans la considération de chacune et de chacun d’entre nous. Mon « prochain » n’est jamais un « lointain ».

Ces trois thèmes confondus nous donnent alors l’alchimie suivante : comment vivre en paix avec mes semblables, humains et animaux, dans un monde autre, inondé des larmes de la réconciliation fraternelle, embrasé du feu de l’amour et suspendu au mystère des mystères. C’est alors que, de façon inattendue, nous retrouvons le village de notre enfance, auquel nous avions mis le feu. Seulement, cette enfance retrouvée, ce n’est plus celle de notre passé, ce n’est plus celle que nous avons quittée pour de bon. C’est celle qui nous attend devant nous, chaque jour et chaque nuit, et qui suscite, en nous et autour de nous, l’émerveillement et l’amour pour toutes personnes et toutes choses créées.

Yan Greppin